ISEYE

Le récit inédit qui suit relate les explorations du Spéléo-Groupe du Club Alpin Français de Grenoble sur le massif Pyrénéen d'Isèye situé entre les vallées d'Aspe et d'Ossau dans les années 1971 à 1975.

Nous sommes en train de digitaliser ce texte afin que la mémoire des explorations passées ne se perde pas tout à fait. De semaine en semaine, il se complètera au fur et à mesure de notre temps libre. Des illustrations pourront y être jointes.

I - EN PRÉAMBULE

LE GOUFFRE DU CAMBOU DE LIARD

par Bruno TALOUR

1970

Au cours de l'été 1970, les membres de la Société de Spéléologie et de Préhistoire des Pyrénées 0ccidentales ( S.S.P.P.0.) prospectent les lapiez du Cambou de Liard, non loin du col d'Iseye, entre les vallées d'Aspe et d'0ssau. Tout près du fond de l'oule glaciaire, une doline remplie de neige laisse un passage bas sur son versant Nord. Un courant d'air notable en souffle. Découvert en début de camps, le gouffre est descendu en plusieurs pointes jusque vers -400 m, au début d'un étroit méandre. Faute de suffisamment de matériel, et leur camp tirant à sa fin, les Palois sont obligés de déséquiper le gouffre sans aller plus bas. Au début de l'année 1971, René CABILLE, membre de la S.S.P.P.0., effectue un stage professionnel à Grenoble. Il prend alors contact avec un club spéléo local : les Spéléologues Grenoblois du Club Alpin Français et participe à un certain nombre de leurs sorties. Il n'est pas sans parler du grand gouffre que son club vient de découvrir au pied du Permayou. De fil en aiguille, l'idée d'une coopération s'installe, et, c'est ainsi que les Palois invitèrent les grenoblois à participer à l'exploration du gouffre du Cambou de Liard au cours de l'été 1971.

 

1971

À partir du 15 juillet le camp des palois est installé dans le cirque du Cambou de Liard . Les tentes se dressent sur une belle pelouse, parfaitement horizontale ou jase un ruisseau, contrastant avec le désert minéral et tourmenté des lapiez alentours.

Ayant trouvé un nouveau gouffre à proximité : Le gouffre du Petit Coin, ils l'explorèrent jusque vers -250 m, puis retirèrent leur matériel pour le mettre dans le gouffre du Cambou de Liard. Le 2 Août, quand les grenoblois arrivent, les palois viennent de dépasser leur terminus de l'année précédente et d'atteindre -520 m dans le méandre.Dès le 4 Août, les grenoblois poursuivent l'exploration en équipes mixtes avec les palois.La cote -520 m est atteinte, le 5 Août : -620 m , le 9 août : -660 m , le 10 Août :-710 m.

"Pour un observateur restant en surface, l'activité au camps n'était pas débordante, l'équipe au fond ne faisait parler d'elle qu'au moment du passage à -400 m, marquant la fin de la ligne téléphonique. Quand aux- spéléos de surface leur unique soucis était de bien s'empiffrer et de dormir. Pour le spéléo, par contr, la vie était toute différente de cet aspect superficiel. Il s'établis assez vite un certain rythme fondé entre l'activité incessante et parfois épuisante dans le gouffre et le repos réparateur ou les muscles se détendent et le corps se réchauffe, rythme lent et binaire ,....., opposition de la brûlure du soleil et de la morsure de l'eau glacée ; impression vague de somnolence et de bien-être, quand le duvet vient remplacer la combinaison, révolte de tout l'être quand, dans le trou, l'échelle passe sous la douche "

(Baudouin LISMONDE, Bull. S.G.C.A.F, 1971)

Le 11 août , Ils atteignent -780 m dans une dernière pointe et déséquipent. Nous laisserons Baudouin raconter cet épisode :

"La dernière pointe est restée gravée dans mon esprit comme particulièrement exaltante. Nous étions descendu à trois : Jean OZANZ, Eric DELAITRE et moi, poursuivre au maximum l'exploration du gouffre et commencer le déséquipement car notre séjour arrivait à sa fin. Les puits avaient été "dévalés" les uns après les autres et nous étions arrivés au terminus de la pointe précédente, au pied d'un magnifique puits de 60 m.Un canyon de plus de 30 m de hauteur s'était ouvert devant nous. Fini les méandres étroits et les passages ou l'on passe accroupi ; le gouffre semblait avoir baissé les armes. L'excitation de la première nous avait saisis et donné des ailes. Nos cris dominaient le vacarme du torrent. Nous nous sentions en grande forme, et c'est sans hésitation que la descente de plusieurs cascades en escalade libre fut entreprise. Les puits qui se présentaient au fur et à mesure étaient équipés par chacun d'entre nous.À mesure que le gouffre s'approfondissait et que l'éloignement se creusait, notre matériel s'amenuisait, ce qui nous contraignit à mettre fin à notre progression.La remontée fut longue à cause de la topographie et du déséquipement, mais nous étions heureux, nous avions atteint la cote -770 m et le gouffre continuait. "Ca continue !" Cette exclamation pourrait âtre le cri de ralliement des spéléologues, à chaque détour de galerie, un gouffre peut de fermer et celui qui aborde le premier un endroit qui sent la fin, ne peut s'empècher de crier son soulagement quant-il aperçoit la suite. Derrière lui les visages s'éclairent ... ( La Montagne et Alpinisme n°4/1976)

Le gouffre continuait! il s'agissait maintenant d'organiser une grande expédition pour l'été 1972. Il fut convenu que les palois s'occuperaient de l'intendance et les grenoblois du matériel. Le gouffre permettant de grands espoirs, il fut fait appel à un certain nombre de fabriquants de matériel et de produits alimentaires qui dotèrent généreusement 1'expédition. Dans l'hiver 1972, je m'inscrivait au S.G.C.A.F, et étais invité au camp de l'été. A la pentecôte 1972 , au cours d'une réunion à Montpellier avec les palois, nous fixons les derniers points de l'organisation du camp.

 

 

II - L'EXPÉDITION 1972

 

Au fond de la vallée, le camp de base de Razies

 Les automobilistes qui, ce 15 juillet 1972, abordent le premier virage de la route du col du Somport, à la sortie de Laruns ralentissent légèrement pour regarder un jeune barbu assis sur un invraisemblable bardas et qui tend le pouce. Harassé par une journée de train, affamé, un peu désabusé par tant de refus, je fais du stop sans conviction. Un grand carton porte écris au feutre noir : SPÉLÉO, EXPÉDITION ISEYE 72. Enfin, une fourgonnette s'arrête, Le conducteur, grand, costaux, fin collier brun, me demande si je ne suis pas le grenoblois qu'ils attendaient et ne présente ses amis palois avec lesquels j'avais rendez-vous à Iseye. Je monte et m'assied sur les sacs de pommes de terre , après avoir casé tant bien que mal mes impédimentas. On m'explique,avec force accent, que le camp a bien faillit ne pas avoir eu lieu à cause de l'indécision de certains. En tous cas c'est parti, le ravitaillement monte. Un arrêt à la centrale de Miègebat, nous permet de trier des vivres et du matériel entreposé ici grâce à la bienveillance des ingénieurs de la S.N.C.F.

 

Le cayolard (cabanne) et les tentes du camp de base de Razies

 Nous repartons. La fourgonnette quitte brusquement la nationale sur la droite et s'engage sur une route étroite et défoncée, Pierrot passe la première et la guimbarde, rageusement, attaque la côte, ricoche d'un bord à l'autre du chemin dans un jet de poussière et de cailloux s'essouffle et finit par s'immobiliser non loin du sommet. Nous déchargeons et le conducteur ramène son engin à un endroit un petit peu plus plat afin de faire demi-tour et de le garer. En plusieurs rotations, nous portons le matériel, non loin de là dans un cayolard à moitié ruiné ; au milieu d'une prairie aux hautes herbes.

L'endroit n'est pas idéal pour un lieux de camp. Dans la journée, la chaleur y est torride et les mouches et les taons nous harcèlent, la nuit l'endroit est humide et glacial. Néanmoins nos tentes s'élèvent l'une après l'autre dans la prairie de Razies aux rares endroit pas trop marécageux, ni trop en pente. Avec l'arrivée de nouveaux participants, palois et grenoblois, de jour en jour, l'activité devient plus fébrile, sous la rude férule et les coups de gueule de Pierrot, militaire de carrière, les portages s'organisent. Il s'agit de déménager près de deux tonnes de matériel et de ravitaillement, en un premier temps à la cabane Laiterine à 1700 m d'altitude, et ensuite de transporter le tout par dessus le col d'Iseye jusqu'au cirque du Cambou de Liard, à 2000 m d'altitude , non loin du gouffre que nous voulons explorer.

 

Bâtage des ânes.

 Hier soir, nos amis palois ont amené quelques ânes et mules empruntés aux bergers du secteur. Ce matin, sous un soleil déjà haut, impitoyablement harcelés par les moustiques et les taons, hommes et bêtes s'agitent autour de la cabane de Raziès. Car ce n'est pas une mince affaire que de bâter une dizaine d'ânes, tous plus retords les uns que les autres, lorsque l'on n'est pas leur maître! A peine a t'on le dos tourné qu'il s'en trouve un qui se frotte contre le mur de la cabane, ou contre un arbre, pour faire tomber sa charge. Et Dieu sait si celles-ci ont déjà bien tendance à passer toutes seules sous le ventre de l'animal!

 

 La pittoresque caravane s'ébranle, les uns après les autres, les ânes accompagnés chacun d'un cornac muni lui aussi d'un bon sac à dos, passent un à un sur le petit pont.
   Peu chargées, les bêtes avancent vite et nous avons du mal à les suivre. Jean a des ennuis avec la sienne, qui après s'être frottée à tous les arbres qu'elle a rencontré, le regarde l'air goguenard, son paquetage sous le ventre. À plusieurs, nous redressons la charge tandis que l'animal cherche à mordre et à ruer. La traversée d'un torrent nous pose quelques problèmes, l'un tire la bête apeurée, et l'autre tape dessus avec une trique.

 

l'"alpage" de Laiterine.

 Enfin, nous débouchons dans les alpages et, après avoir traversé le troupeau de génisses, arrivons à la cabane Laiterine plus fatigués que nos montures à force d'aller et de venir au long de la caravane.

 

Le cayolard de Laiterine, étape intermédiaire, au fond le col d'Ysèye.

 A l'intérieur du cayolard, dans un coin, l'amas de notre matériel commence à devenir impressionnant. Tandis que quelques uns descendent les bidets, nous montons nos tente à proximité. Le brouillard se déverse par dessus le col et nous nous réfugions à l'intérieur pour manger.

Jacques, le berger est un personnage! Sale, crasseux, Ivre à partir de dix heures du matin, il ne s'occupe guère de ses bêtes qui paissent librement dans la montagne.

Son cayolard, bien que d'une construction soignée pour la région, est aménagé des plus rudimentairement. Dans une extrémité de la cabane, un radier de ciment couvert d'un peu de paille lui sert de couche, le reste du sol est en terre battue. Il ne possède aucun autre mobilier qu'un camping gaz et quelques gamelles. Le soir, trouve ma tente déchirée par une vache, j'en suis quitte pour coucher avec Jacques dans le cayolard sur la paille et la vermine qui ne manque pas de grouiller.

   Les portages s'éternisant en raison de la grande quantité de matériel ; notre équipe est chargée de commencer le plus vite possible l'équipement du gouffre. Aussi, allons nous monter ce matin notre matériel personnel : tentes, duvets et un minimum de cordes et d'échelles. Les scouts de Laramindi nous aiderons pour le portage. La montée,au col d'Iséye commence dans la prairie de Laiterine, le col n'est pas très éloigné et trois quarts d'heure plus tard, nous remontons avec précautions le petit névé qui encombre encore le versant Est du col.

 

Sommet de la Marère.

 Une halte nous permet de contempler le paysage commenté par Albert, en verve, comme toujours. A notre gauche, l'arête monte vers le pic Permayou qui sépare les cirques glaciaires du Liet et du Liard. Viennent ensuite les lapies du Liard, ou s'ouvre le gouffre, puis le pic du Ronglet dont les couches calcaire retombent à 50° sur la vallée de la Berthe, la vallée d'Aspe et au fond la crête de la Pierre Saint Martin, haut lieu spéléologique. A notre droite la Marère nous domine.

 

 Le sentier traverse à flanc pour gagner les lapies.

 

Péniblement, à cause de nos lourdes charges, nous cheminons de bloc en bloc, de lame en dalle, escaladant de petites barres rocheuses, au fond d'un couloir, ancien lit du ruisseau, pour déboucher au bout d'une heure et demi dans le cirque herbu du Liard.

La neige occupe encore le pied des barres rocheuses et le ruisseau coule abondamment avant de se perdre dans les fissures du calcaire. Le cirque présente un fond parfaitement plat, contrastant avec les lapiez environnants et est fermé au Sud par un ressaut de roches métamorphiques du paléozoïque. C'est grâce à ce massif imperméable que l'eau du ruisseau parvient jusqu'ici. En dehors de ce cirque, il n'y a d'eau nulle part sur le lapiaz, car elle est immédiatement absorbée par les multiples fissures du calcaire.

 

Nous posons nos sacs et Jean nous emmène voir l'entrée du gouffre. Une doline d'effondrement est presque remplie de neige à ras bord, mais sur son coté aval, un courant d'air a maintenu une ouverture. Il faut descendre en opposition entre neige et rocher, pour atteindre un laminoir incliné qui à la limite du jour débouche sur un puits de cinquante mètres,

 

  Notre première visite s'arrêtera là pour aujourd'hui et nous retournerons au camps monter nos tentes.

 

Dès le lendemain ( 20 juillet ), Jean et moi partons pour équiper le gouffre jusqu'à -85 m. Ne connaissant pas la cavité, je laisse Jean diriger les opérations. Au sommet du puits de 50 m, il faut placer les agrès suffisamment loin de la paroi pour qu'ils frottent au minimum sur la roche, très abrasive. Nous cherchons longuement la meilleure solution. Neanmoins, un fractionnement devra être placé quelques mètres plus bas. Enfin, nous descendons le puits en rappel. L'étroite fissure du départ va en s'élargissant, après un palier à 10 m du fond, on tourne à droite autour d'un éperon pour déboucher dans une petite salle constituée par la base du puits. Jean m'attend et, ensemble, nous descendons un court méandre en escalade. Il nous faut maintenant équiper un ressaut de 6 m. Un puits de 22 n débouche au sommet d'une petite salle ou nous aterrissons au bout de notre matériel, entre nos pieds, une fente étroite plonge à la verticale. Nous plantons les spits d'amarrage et remontons. Le 21, Baudouin et "Cuisto" atteignent -200 m, après avoir équipé le P10 qui nous avait arrèté.

 Jean OZANZ

Le22, avec Jean, nous franchissons le premier méandre, étroit et lisse, creusé dans la roche noire. Il débouche au sommet d'un vaste puits de 40 m pas tout à fait vertical. Là aussi l'équipement pose problème. Un grand anneau de corde est passé autour d'un becquet et nous permettra dtéloigner la corde. Le froid a une curieuse action sur Jean, qui mesure ses gestes et agit comme dans un film au ralentit. Le puits est noir et sinistre, une cascatelle en rafraîchit désagréablement la descente, et encore plus la remontée. Nous équipons encore un ressaut, Baudouin et Albert nous croisent alors que nous peinons sur les échelles. Ils vont équiper une série de ressauts appelés : puits de 50 m, ils atteindront ainsi la cote -390 m. La remontée du premier méandre demande en certains points des efforts violents pour se bloquer en opposition et nous sortons bien fatigués.

 

  Le 24, Baudouin et Jean s'arrêtent à - 470 m, les mêmes atteignent -530 m le 28, J'arrive à la même cote avec Louis le 1er août en rééquipant quelques passages et en portant deux sacs au terminus.Pour la première fois, j'aborde le grand méandre. Içi , la roche brune est grèseuse et extrêmement adhérente. Nous partons en opposition sur une banquette, le sac entre les jambes ... mais il faut bientot se baisser pour franchir une étroiture et gagner une petite salle ou tombe une cascatelle. Le ruisseau jase sur son lit de graviers. Mais voila que les hautes parois se resserent et ne sont plus distantes ques de trente centimètres. La progression s'effectue alors de coté, tel un pharaon des bas reliefs egyrptiens, la combinaison de plastique raclant la roche, les pieds dans le ruisseau. Par moment, il faut monter en opposition pour chercher un passage un peu plus large, on trouve de place en place de petites niches acceuillantes, élargissements ventrus dans un virage du méandre, décorées par quelques "macaronis" ou de rares concrétions exentriques qui pendent de la concavité. Le méandre déroule ainsi sur 300 m son invraisemblable lacis, arrivant par place à se refermer sur lui-même. 0n débouche alors à hauteur par une lucarne dans l'aval. 
pente du fond est réguliere , coupée par endroits de petits ressauts ne dépassant pas quelques mètres et qui, pour la plus-part, se franchissent en escalade.Si le méandre est étroit, sa hauteur, par contre est considérable, nous sommes montés en opposition, à la recherche d'un éventuel passage supérieur plus vaste, sur plus de 50 m sans voir les plafonds. Alors que j'attend Louis au bord du "Grand puits" qui marque la fin du méandre, j'entend, se surimposant au gasouillis tranquille du ruisseau, le raclement sourd de sa combinaison sur la roche, ponctué de temps à autre d'un juron étouffé. Voila qu'une tache de lumière colore une avancée de la roche, disparait, revient dans un creux, illumine un bec et s'avance dans un halo qui grossit autour d'une silhouette jaune. " Le méàndre est fini.., ça va ? - oui .., -un peu crevant ce méandre!"

 

Nous repartons. A -530 m, Louis qui n'était jusqu'alors jamais descendu à plus de 100 m de profondeur dans ses gouffres du Bearn est impressionné. Il perd le moral et me demande tout les cinq minutes combien il reste de puits à remonter. La réponse est une longue litanie qui finit par : " et le P5O d'entrée" ; obstacle qui commence à être redouté en raison de la profondeur qui croit d'une pointe à l'autre. Louis sort épuisé et ne redescendra plus dans le gouffre, persuadé, malgrès sa robuste constitution, que ce genre de trou n'est pas fait pour lui. Le premier août, cinq ardéchois et cinq grenoblois arrivent au camps. Depuis le 20 Juillet nous n'étions guère plus de quatre à nous relayer à l'équipement et notre progression commençait à pietiner. L'arrivée d'équipes fraiches va nous permettre de nous reposer et l'exploration va faire un bond en avant.

Le 4 août "Popeye", Gilbert PLATIER et "Bading", de l'Ardèche, attaquent, Ils équipent le puits de 60 m, après avoir effectué une traversée en escalade permettant de descendre en dehors de la cascade. Dépassant le terminus de 1971, ils atteignent la cote- 790 m, Les frères 0ddes et Jean qui les suivent à quelques heures derrière franchissent deux ressauts. ( -805 m). En surface l'enthousiasme va croissant. Et malgrès le brouillard qui humidifie toutes choses, malgrès le pénible instant ou il faut enfiler des vêtements d'exploration glacés, car ils n'ont pu sècher ; les équipes de pointe foncent vers la première.

Le 5 aout, à notre tour, Baudouin et moi descendons. A - 650 m, nous récupèrons quatre sacs de matériel abandonnés là par une équipe de portage, et arrivons au puits de soixante mètres.

 

 Ce dernier m'impressionne fort. L'eau qui chemine dans un méandre étroit entre nos jambes, disparait d'un seul coup dans 1e vide. Nous traversons en face grâce à une corde fixe posée par les ardèchois pour gagner un petit méandré fossile qui joint le puits au large de la cascade. La descente se fait entièrement dans le vide, la remontée sera rude ! Au bas nous courrons nous mettre à l'abris des embruns. Un important affluent arrive au bas de ce puits et le débit augmente sensiblement. Quelques ressauts sont descendus et nous arrivons au sommet d'une cascade, à mi-hauteur, la gerbe d'eau ricoche sur un redan et part à l'horizontale. Je m'arrète un mètre au dessus, hésite , récupère du mou sur la corde, et me laisse tomber, presque en chute libre au travers de la douche.

 

Baudouin en fait autant, et nous dévallons les ressauts suivants en compagnie du ruisseau. Au terminus des ardèchois une nouvelle cascade nous arrète. Baudouin équipe sur un becquet et descend directement. L'eau le rejoint sur un palier. Il suffoque sous la cascade et remonte trempé. Il faut équiper plus au large. Il repart, assuré, en opposition dans le méandre, se bloque cinq mètres plus loin dans un rétrécissement et plante les spits. Je luis fait passer le matériel et il peut descendre cette fois-çi à peu près hors d'eau. Ce sera la cascade de la gerbe. Un petit ressaut àe six mètres nous pose peu de problèmes et nous arrivons au sommet d'une haute cascade. Un vent d'embruns remonte jusqu'à nous. L'équiper directement est impossible, heureusement on peut traverser vers la droite en escalade, et nous descendons a peu près hors d'eau. La colonne d'eau s'écrase avecfracas sur un palier de blocs dans la première salle que nous rencontrons dans ce gouffre constitué jusqu'içi par une succession de puits et de méandres. Nous traversons sur des bocs pour gagner un lieu plus calme, à l'opposé de la cascade. Nous descendons par une verticale de 18 m entre les blocs et rejoingnons le ruisseau souterrain qui provient d'un lac profond.

 La suite n'est pas bien large, et nous progressons en opposition sur une banquette dans une diaclase. Cette dernière se resserre et la banquette rejoint le plafond, nous obligeant à descendre de dix mètres par un étroit pertuis. En souvenir d'un passage similaire dans les Cuves de Sassenage, ce sera la galerie Mélusine.Le cours du ruisseau retrouvé s'élargit et s'interrompt brusquement au sommet d'un puits. Il ne nous reste plus qu'une dizaine de mètres d'échelle et plus de spits. Baudouin veut descendre pendant que je tiens cette dernière bloqué en opposition. Mais la cascade, dans la trajectoire de laquelle il est obligé de descendre l'en dissuade au bout de quelques mètres. D'après nos estimations nous ne sommes pas loin de -900 m.La remontée sera interminable et épuisante. A partir du grand méandre (-500m ) nous progressons comme dans un mauvais rêve, assommés de fatigue et de sommeil, et bien souvent, lorsque le second arrive au sommet d'un puits, il trouve l'autre endormi.

Le réveil, engourdi, claquant des dents, n'en est que plus désagréable. Notre progression est extrèmement lente et chaque geste est mesuré, à la fin nous n'escaladons pas plus d'une dizaine de barreaux d'échelle à la suite, puis nous nous reposons longuement sur nos baudriers , accrochés par un "fifi" . Dans des circonstances comparables, "Cuistot" s'endormira sur l'échelle ; et c'est le suivant, qui après avoir longuement attendu qu'on lui crie de monter, en désespoir de cause, empoignera l'échelle et vingt mètres plus haut viendra butter, à sa grande surprise, sur notre amis pendu a son crochet. Le-moindre "pépin" serait catastrophique, car l'autre serait incapable de fournir le plus petit effort supplémentaire. Nous sortons enfin au soleil après 18h passées sous terre pour nous affaler sur l'herbe au bord de la doline d'entrée.

      Dès que nous arrivons au camps, tous abandonnent immédiatement leurs occupations et convergent vers nous. Alors qu'on nous aide à nous désabiller, nous racontons notre "première". Et l'on voit dans l'assistance attentive des yeux briller d'envie. Enfin, le mot magique est prononcé : ça continue ; l'équipe suivante partira avec l'espoir de dépasser la cote -1000 ; et c'est dans le brouhaha de conversations optimistes et passionnées que nous nous dirigeons vers la tente "mess" ou nous attend un repas reconstituant.

 

portage par hélicoptère

 

Nous ne manquons de rien içi ; des porteurs, avec beaucoups d'abnégation, montent presque chaque jour des fruits et de la viande fraiche. C'est pour ceux, pour qui le gouffre est maintenant trop difficile et trop profond, une façon de participer à part entière à l'aventure. Notre victoire sur le gouffre sera aussi la leur. Le vin coule à flot, et même des lapins et des poules courrent autour des tentes. Un jour "Cuistot" nous fera un coq au vin qui laissera un souvenir ému dans toutes les mémoires. Lorsque nous ne sommes pas dans le trou, nous dormons au soleil (s'il daigne apparaitre), partons à la recherche de nouvelles cavités, ou désobstruons une doline proche du camps et qui présente un léger courant d'air.

   Nous discutons passionnément sur la direction et l'avenir du gouffre, étudions les photographies aériennes du secteur jusqu'au plus petit détail, échaffaudant de brillantes théories hydrogéologiques que la réalité du gouffre viendra bien souvent démentir. Un jeux nettement moins intellectuel fait fureur, il consiste à attrapper à la course un lapin laché préalablement au milieu de la prairie qui s'étend en arrière des tentes. Confrontés aux brusques changements de direction dont cet animal est capable, bien peu arrivent à s'en saisir.

 

Certains jours le brouillard règne en maître sur la montagne, réduisant notre univers aux tentes et étouffant tout bruit. L'humidité imprègne les toiles et les vètements. Le camp est alors comme mort ; rien ne bouge jusqu'aux heures des repas ou jusqu'au retour du soleil , chacun se réfugiant dans son duvet. D'autres jours l'orage et la tempête s'acharnent sur le camp. alors que la foudre rôde et claque sur les crêtes, et même quelque fois dans le cambou, cinglés par la pluie ou la grêle, nous luttons pour empècher le vent d'emporter nos tentes. La grande tente commune y est la plus sensible, et un soir, alors que nous sonnes douze, cramponnés à l'armature, nous sentirons la tente se soulever et nous avec !
   Le 7 aout, une équipe ardèchoise composée de Roland ODDES, Gilbert PLATIER et "Bading" dépasse notre.terminus en franchissant après une traversée à droite la cascade de l'hélice, puis tout de suite après une impressionnante cascade où viennent converger deux torrents souterrains. Ils sont arrêtés 50 m plus loin par ur profond plan d'eau. Le même jour, "Popeye" et Maurice BONNEFOY lèvent la topographie de -750m à -850 m.
   Le 9 aout, Jean,"Cuistot", Baudouin et moi-même descendons à nouveau. Avec Baudouin nous projetons de rapporter le maximum de photographies de la partie profonde du gouffre. Jean et "Cuistot" vont essayer de franchir le plan d'eau qui a arrèté les ardèchois grâce à une pontonnière. Nous partons en premier. Nous sommes impressionnés par la cascade de l'hélice. Il faut descendre d'un coté, puis traverser sur une vire sous la gerbe de la cascade et descendre à nouveau verticalement de 7m. Mais quelle est cette vibrationsourde qui nous"prend au. tripes" au fur et à mesure que nous avançons ? Nous nous regardons l'un l'autre inquiets au bord d'un maelström d'embruns. Pour la première fois nous hésitons sérieusement à descendre. Cependant l'échelle et la corde posées par les ardéchois sont bien là. À la lumière de nos lampes conjuguées nous distinguons une énorme cascade qui, venant de la droite, rejoint celle du ruisseau que nous suivions jusqu'ici. Plein d'appréhension, je descend prudemment. À la jonction des deux cascades je prend pied sur un gros bloc providentiel qui me permet de m'écarter peur enlever mon descendeur. Baudouin fait une photo et me rejoint.

 

  Maintenant la galerie se rétrécit.

 

Jean et Cuistot arrivent, franchissent le plan d'eau qui avait arrêté les ardéchois et reviennent trop vite , déçus , nous annoncer qu'ils se sont arrêtés sur un siphon. Je passe mon appareil photo à Jean qui retourne prendre un cliché du fond du gouf£re. "Cuistot" et Jean remontent en topographiant , Baudouin et moi déséquipons jusque vers -880m . À la "salle à manger" (-400 m ) ou nous avons, en descendant, laissé du matériel de bivouac, nous plongeons, assommés de fatigue dans les duvets.

 

 L'altimètre, descendu par Baudouin, donna une profondeur de -9l5m. Nous étions à la fois heureux d'en finir avec ce gouffre difficile, et déçu , car nous comptions bien battre le record de profondeur, les possibilités géologiques étant d'environ 1400 m.

L'euphorie de la première passée, il faut maintenant retirer le matériel du gouffre. C'est une corvée longue et pénible et certains se trouverons brusquement des obligations dans la vallée.

   Le 10 août, les ardéchois déséquipent de -880 m à -610 m et ressortent avec cinq sacs.Le 11, Claude CANILLO , Patrick DUPILLE, Maurice ROGNIN et Gérard FRANCONNIE déséquipent encore 100 m et sortent deux sacs. Le 13, presque toute l'équipe se retrouve dans le grand méandre à -500m. Les sacs progressent à la chaîne, de dix mètres en dix mètres, d'un tas à l'autre, portés à bout de bras les sacs avancent. Depuis un certain temps chacun écoute avec anxiété le bruit du ruisseau qui serpente à quelques mètres sous nos pieds. Il semble que ce dernier augmente insensiblement. À un ressaut, il faut nous rendre à l'évidence, le débit de la cascade a presque décuplé; par endroit des douches tombent des voûtes, là ou quelques heures auparavant il n'y avait rien. C'est la crue qui nous interdit la remontée des puits, et plus particulièrement celui de 40 m à -250 m qui est déjà arrosé par temps normal, malgré notre inquiétude, nous continuons notre lente progression. Nous sommes ici en lieu sur, et il vaut mieux attendre que la crue passe plutôt que d'essayer de remonter coûte que coûte, lorsque nous arrivons à -380 m, le débit a bien diminué, et, laissant là le matériel nous pouvons remonter. Nous sortirons un peu plus mouillés que d'habitude, mais sans "pépin". Ceux restés en surface nous apprendront qu'un violent orage a éclaté, mais qu'il a été de courte durée. Pour nous le camp est fini, et il ne nous reste plus qu'à descendre notre matériel dans la vallée, lourdement chargés.

 Le ruisseau dans le gouffre a été coloré par Jean-Pierre BESSON à -400 m. La fluorescéine est ressortie, conformément à nos hypothèses, au bout de 48 h à la source des Fées dans la vallée d'Aspe à 410 m d'altitude. Le siphon qui nous a arrêté n'est donc qu'un obstacle et non le début d'une zone noyée. Le dénivelé potentiel était de 1500 m et nous espérions bien battre le record du monde de profondeur. Malheureusement, la nature en décidé autrement. Peut-être ne s'agit'il que de partie remise.

Le reste du déséquipement sera effectué par les Palois au cours de l'automne. La topographie, fébrilement dépouillée dès notre retour à Grenoble nous donnera -9l0 m de profondeur. Le gouffre du Cambou de Liard, à l'époque, venait donc en troisième position derrière les gouffres de la Pierre St Martin et Berger ( - 1141 m ). Malheureusement cette belle victoire sera endeuillée à l'automne par la mort, au retour d'un portage de déséquipement, dans un accident de voiture, de André TOUYA, à qui nous devions l'organisation de l'équipe de surface.(suite...)